La règle d\'or

La règle d\'or

Les premières phrases

Je reste digne sous mon parapluie, à échanger des petits signes avec des gens qui me donnent, par un regard ou un hochement de tête, des marques de sympathie. Hypocrisie ou sympathie sincère, je ne le saurai jamais. Je ne les connais pas. J'ignorais que pépé côtoyait autant de monde. Mes sœurs sont aussi surprises que moi. Seule maman semble les connaître. Elle aussi, elle m'étonne. Elle paraît sereine. Je ne l'imaginais pas aussi forte. C'était pourtant son père, elle doit avoir du chagrin. Nous, ses petits-enfants, l'avons surtout connu somnolent dans son fauteuil, aimant à répéter qu'il attendait tranquillement son heure. Il s'est d'ailleurs éteint en s'endormant sur sa chaise. Belle mort. C'est dans l'ordre des choses. Papa aurait quand même pu venir. Même s'il est séparé de maman, il a bien connu pépé.


Foutue pluie, on va finir par tous attraper la mort. Je ne sens plus mes pieds. Le cercueil est trempé. Et dire que pépé ne savait pas nager.

Ça y est. Les hommages sont terminés. On va pouvoir enfin rentrer.

- Les enfants ! On peut aller boire un café à la sortie du cimetière ? J'aimerais vous parler.

- Euh, oui maman, bien sûr.

- Pas de problème, maman.

- Monique, toi aussi !

- Moi aussi quoi ?

- Tu viens boire un pot avec nous, maman veut nous parler.

- Ah ! D'accord, mais je ne tarderai pas. Les petits ne tiennent plus en place.

- Maman, pourquoi pépé, il est dans la boîte ?

- Pour se reposer.

- Il est déjà un squelette, tu crois ? J'en ai vu à la télé.

- Non, pas encore. Mais ne parle pas comme ça de pépé. Mamie a du chagrin.

- Non, laisse. C'est naturel, il ne faut pas occulter la mort.

ÇÈ

- A la santé de papa, qui est parti paisiblement, entouré de nombreux amis.

- A la santé de pépé.

- C'étaient qui, tous ces gens ?

- D'anciens amis, d'anciens élèves, des relations. Papa était très connu. Il était une référence dans son domaine.

- Son domaine. Je me souviens maintenant. Quand j'étais petit, pépé recevait plein de monde dans sa maison. On n'avait pas le droit d'entrer. Il faisait des expériences, disait-il.

- Il s'occupait de sciences occultes.

- Maman, ça veut dire quoi silences occupes ?

- ça veut dire que pépé était magicien.

- C'est vrai ? Comme Merlin ?

- Oui, pareil.

- Chouette ! Quand je vais dire ça aux copains.

- Je ne pensais pas que ça intéressait autant de déjantés.

- Carole, tais-toi. Pas aujourd'hui. Maman peut nous entendre.

- J'ai entendu. Tu es libre de penser ce que tu veux. Mais je ne vous ai pas invités pour critiquer papa.

- …

- Je vous ai conviés pour fixer une date. Nous devons tous aller chez le notaire pour le testament de papa.

- Pépé veut nous donner quelque chose ?

- Tu le trouves moins déjanté, maintenant ?

- ça suffit, les deux. Vous n'allez pas commencer à vous chamailler. Pas aujourd'hui. Maman a déjà assez de peine.

- J'ai simplement eu Maître Dénarier ce matin qui doit nous lire le testament de papa devant moi, sa fille, et ses trois petits-enfants. Je n'en sais pas plus.

Mon agenda est déjà plein à craquer. Voyons, mercredi à quatorze heures. Je pourrais refiler les Coréens à Robert, il n'attend que ça.

- Mercredi à quatorze heures, ça vous va ?

- D'accord.

- D'accord, je ferai garder les enfants par ma belle-mère.

- Et pourquoi devrait-on s'aligner sur les désirs de Pierre ?

- Tu vas être obligée de déplacer ta manucure ?

- ça suffit, les deux ! Carole, tu as quelque chose de prévu ce jour-là ?

- Non.

- Alors tu n'as pas de raison de rouspéter. Tout le monde est d'accord pour mercredi.

- Bien, excuse-moi maman, mais je vais partir. Les enfants sont excités.

- Au revoir Monique. Rentre bien.

- Tu m'appelles si tu as besoin de parler.

- Ne te fais pas de souci. Je vais bien. Au revoir les enfants.

- Au revoir, mamie !

- Au revoir, mamie !

- Je dois partir, moi aussi. Je suis débordé de travail. A mercredi, maman.

- Laisse. Pour cette occasion, les consommations sont pour moi. J'y tiens. A mercredi.

- Salut frangin.

- Salut soeurette.

- Dis-moi, Carole. Quand est-ce que vous allez arrêter de vous quereller, tous les deux ?

- Quand il cessera de me prendre pour une bimbo.

- Et dire que vous êtes sensés être grands !

- Je plaisante, maman. C'est un jeu, ce n'est pas bien méchant.

- Moi, je trouve ça plutôt fatigant. Tu me raccompagnes ?

- J'avais prévu de le faire. Tu vois, je ne suis pas toujours méchante.

- Bien sûr que non, juste un peu trop susceptible. Mais j'arrête de te le reprocher. Tu le sais très bien. Cela t'a déjà joué bien des tours.

ÇÈ

 - Ces salles d'attente de notaire sont d'un triste. Ils ne pourraient pas mettre des magazines people plutôt que ces affreuses revues. Regarde. Tu ne vois que des pubs de personnes âgées souriantes qui gardent leurs petits-enfants. De quoi déprimer.

- Que veux-tu, c'est normal. C'est leur métier. Ils conseillent les personnes âgées pour leur succession, leur retraite.

Sacrée Monique. Toujours à aplanir le mauvais caractère de Carole. Moi, j'y ai renoncé. Bon. Positivons. Je suis mieux là qu'avec les Coréens, et maman est contente d'être entourée.

- Bonjour madame.

- Bonjour Maître. Je vous présente mes enfants.

- Bonjour mesdames, bonjour monsieur. Je me présente, Pascal Dénarier. Je suis le notaire à qui votre grand-père faisait confiance.

- Bonjour.

- Bonjour Maître.

- Enchanté.

- Si vous voulez bien me suivre.

- Je vous en prie, asseyez-vous. Bien. Je vais commencer par vous lire le testament authentique. Vous pourrez ensuite me demander toutes les précisions nécessaires à votre compréhension.

Je regarde du coin de l'œil les trois femmes de ma vie. Carole se tortille sur sa chaise, nerveuse, impatiente, peut-être légèrement intéressée ? Monique a le regard trouble. Elle est au bord des larmes, émue par cet instant solennel où pépé va dicter ses dernières volontés. Maman est calme, impassible. Elle m'impressionne.

- Moi, Jacques Demussière, veuf, sain de corps et d'esprit, dicte en présence de Maître Pascal Dénarié, notaire, et de Maître Jean-Roch Grange, notaire, mes dernières volontés. Je lègue premièrement à ma fille, Claudine Demussière, l'ensemble de mes livres, qui représente à mes yeux mon bien le plus précieux, la base de la connaissance. Je lègue la pleine propriété des parts de la société civile immobilière « Le mas des oliviers », elle-même propriétaire de la maison sise au lieu-dit « Le champ des cigales », 13210-Saint-Rémy de Provence, symbole de l'unité familiale, de la manière suivante : La moitié, soit les parts numérotées de 1 à 100, à ma fille Claudine Demussière. L'autre moitié, prise sur la quotité disponible, sera répartie par tiers entre mes trois petits-enfants, à savoir à Monsieur Pierre Marchand les parts numérotées de 101 à 133, à Madame Monique Marchand, épouse Pichon, les parts numérotées de 134 à 166, et à Madame Carole Marchand, épouse Saddier, les parts numérotées de 167 à 199, la part numéro 200 appartenant déjà à ma fille Claudine Demussière. Je lègue ensuite tous mes biens meubles et liquidités à ma fille Claudine Demussière. Quant à l'assurance vie souscrite auprès de la société Axa, référencée sous le numéro de police 3120000567DE, le montant capitalisé est à répartir de la manière suivante. En préambule, je propose à mon petit-fils Pierre Marchand de renoncer à percevoir une part de ladite police d'assurance vie. En contrepartie je lui suggère de chercher un trésor.

Le notaire s'arrête un instant et me fixe. J'ai bien entendu ? Que signifie cette histoire de trésor ?

 

 

                                                                             ...à suivre... 



25/10/2006

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